Ce que tu as aimé, par Catherine

Aujourd’hui Maman tu n’es plus.

Pourtant je m’adresse à toi, à ta partie vivante en moi à qui j’ai envie de témoigner des petites et grandes choses que tu as aimées — un peu à la manière de Georges Pérec, un auteur que tu ne connaissais pas.

Toi, ce que tu as aimé lire c’est la saga des Angélique, et les deux tomes de Caroline chérie.

Avec notre père, tu as aimé un été faire le concours de Paris Jour, épingler des lieux sur la grande carte de France où figuraient déjà ses périples d’autostoppeur, pour gagner je ne sais quoi que tu n’as pas gagné.

Les lundis en robe de chambre, tu as aimé improviser des goûters crêpes ou gâteau flamand.

Tu as aimé recevoir autour d’une choucroute, d’une blanquette ou d’un pot au feu.

Tu as aimé les fruits — les marauder la peur au ventre dans les vergers de Montmorency, puis dans nos jardins récolter les cerises, mirabelles, reines-claudes, pommes, abricots et j’en oublie, faire des compotes et des confitures, plus tard les choisir dans les rayons du supermarché, les engloutir.

Tu as aimé ton salon de coiffure. Tu as aimé la coiffure, tes clientes, tes apprenties.

Le quartier Saint Lazare, les Grands Magasins.

Tu as aimé gravir l’échelle sociale.

Tu as aimé tes appartements rue d’Avron, rue de Romainville, rue de Buzenval.

Tu as aimé la moquette gold que tu avais choisie et ton carrelage en travertin.

Tu as aimé fleurir ta terrasse.

Tu as aimé la maison de Chenoise.

Tu as aimé ta famille Moreau.

Tu as aimé certains d’entre nous très fort.

Tu as aimé Titi le chien.

Tu as aimé jouer à la bourse. Éplucher le journal Investir.

Tu as aimé l’Italie, l’Espagne, la Bretagne, la Suisse, même s’il fallait camper.

Tu as aimé rapporter en fraude un jambon serrano, des couvertures en mohair, de la maroquinerie, malgré ton cœur battant au passage de la douane.

Tu as aimé le manteau en ocelot que tu t’es offert en 1969.

Tu as aimé Guy Béart.

Tu as aimé nos premiers sports d’hiver au Petit Chalet de Mme Gourbillon – Sallanches, la chaîne du Mont Blanc en plein dans les yeux, ski encore inexistant, juste le silence, la neige et la montagne.

Tu as aimé le silence. Le calme, la tranquillité.

Tu as aimé te coucher tôt.

Tu as aimé dire « délicatesse », « délicatement ». « Je fais telle chose délicatement. » avec un air de reproche devant nous si brutaux.

Tu as aimé prendre ton temps dans la salle de bain.

Tu as aimé aller aux Puces et chez Emmaus, dans les salles des ventes ou à l’hôtel Drouot, tu repérais des objets qui te tapaient dans l’œil — hé prends-moi, regarde comme je suis original —, pareil pour les fringues.

Tu as aimé peupler ton environnement de toute cette fantaisie, t’entourer d’une foultitude de réveils qui cliquetaient chacun à leur rythme, aucun n’étant à la même heure.

À ta manière, Maman, peut-être étais-tu poète.